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Traditions

« Avoir un papa Khmer » Témoignage émouvant de Sovary

Je suis fille de parents et moi-même immigrée.
Née en Thaïlande dans un camp de réfugiés et arrivée en France à presque 1 an, je n’aurai malheureusement aucun souvenir de mes premiers pas sur Terre.
Souvenirs que j’ai du mal à récupérer, comme vous le dites si bien, nos parents ne sont pas très bavards. Et je comprends pourquoi. Mes parents nous ont toujours protégés de ces blessures.

Aujourd’hui, à 30 ans, maintenant que je suis moi-même en âge de construire ma vie d’adulte, mon père s’aventure parfois à nous raconter le passé, et même à 30 ans, j’en pleure toujours.

Mon père aussi j’ai eu du mal à le comprendre, adolescente. Il aurait voulu faire partie de cette élite, qui parlait si bien français, qui maîtrisait la politique.
Alors, quand nous grandissions, il nous faisait la morale à n’en pas comprendre le sens. C’était dur et incompréhensible, on ne se comprenait pas. Mon père était maladroit dans la façon de nous élever. Il partait le matin à 6h pour aller travailler, et rentrait le soir à 21h. Fort heureusement, ce n’est plus le cas aujourd’hui. Mon père a manqué une grande partie de notre éducation.  Un jour j’ai décrypté le pourquoi du malaise qu’il y avait entre nous. Mon père se sentait à l’écart des confidences que nous avions avec notre mère.

Un jour j’ai compris qu’il devait aussi faire partie de nos anecdotes, de nos aventures, de nos craintes, de nos envies.

En France, mon père travaille dur. Victime de racisme à ses débuts, il m’a avoué il n’y a pas longtemps qu’il avait tenu pour nous, pour ses enfants. Mon père, dès qu’il rentrait du travail épuisé, et que nous l’accueillions bras tendus vers lui « Bonjour papa ! », nous renvoyait : « ici on est une famille de cambodgiens, on ne parle pas français ! ». Effrayés, nous n’avions plus refait la même erreur. J’ai compris plus tard qu’il était épuisé moralement. Epuisé de ne pas comprendre cette langue.

Je lui rends un grand hommage pour ça car grâce à lui, je parle ma langue.

Aujourd’hui il est récompensé, il est chef de production dans la seule entreprise qu’il aura connue en France. Pour moi, il fait un des plus beaux métiers du monde, horticulteur. Il est également président de deux associations aujourd’hui, dont une qui permet de promouvoir la culture, les valeurs, la tradition khmère. Sorte de conservation de notre mémoire.

Mes parents ne parlaient donc pas français. Je me rappelle, j’apprenais l’écriture en CP en même temps que ma mère en école francophone. Aujourd’hui, je suis fière de vous dire que c’est grâce à ma mère que j’avais une des plus belles écritures de la classe. La preuve en était que la maîtresse me faisait toujours passer au tableau.

Aujourd’hui, mes parents, je les prends dans mes bras, je les câline, je les embrasse. En effet j’ai la chance d’avoir la double culture et de me servir de celle qui m’arrange quand j’en ai envie. Mon père, quand je le prends dans mes bras, il ne bouge plus. Dès que je le relâche, il souffle. C’est assez marrant à voir.

Un jour, je leur ai déclaré haut et fort « Pa, Ma’, je vous aime ! ». Leur réaction a été : « qu’est-ce qui t’arrive ? » avec un grand sourire, voir un rire.

Mes parents, mes modèles, mon moteur

Sovary

10140_145972092259360_1123032118_nSovary (en rouge à droite) et sa famille

Avoir un papa cambodgien: témoignage

En l’honneur de la fête des pères, voici un témoignage très touchant de Bopha une française née de parents khmers qui nous fait partager  sa relation particulière avec son père, survivant du génocide khmer ayant refait sa vie en France.

On sait combien les rapports familiaux peuvent être difficiles entre des parents cambodgiens qui se sont reconstruits à l’étranger et leurs enfants suite aux lourdes histoires familales liées à la guerre. Aujourd’hui nous voulons leur rendre hommage et faire honneur à tous les pères, particulièrement les papas khmers qui malgré leurs apparences, parfois très durs, aiment leurs enfants à leur façon.

N’hésitez pas à réagir, apporter votre propre témoignage sur votre relation avec vos papas,

Bonne fête des pères à tous!

Linda SKK

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 » Non, je n’étais pas ce genre de petite fille amoureuse de son papa. Non moi mon papa je ne l’aimais pas. L’accroche est dur, cru aussi violente que mes souvenirs d’enfant.

J’ai mis du temps pour trouver un début à ce texte sur ce père que mon cœur trop jeune avait condamné.
C’est simple, je suis allée déterrer mes vieux souvenirs du passé à la recherche d’un moment, d’un instant heureux qui m’aurait inspiré. J’y ai trouvé beaucoup de peur, de crainte, de pleur, d’incompréhension, de colère, de révolte.

Pendant longtemps, on a cohabité, on ne se parlait pas… Papa, à la maison il ne savait pas. 
Il travaillait la nuit, dormait le jour, se réveillait pour manger, vérifiait nos carnets, nous mettait une raclé et retournait bosser.
Je n’oserai jamais écrire que mon enfance fut tourmentée, triste ou même malheureuse… Au contraire, nous n’avons jamais manqué de rien, toujours bien habillé, toujours bien soigné, nos ventres rassasiés, un pavillon dans un quartier plutôt en sécurité.
Mais moi je m’en fouettais, je ne voyais pas tout ça! Ce que j’voulais c’était juste un vrai papa.
Celui qui vous prend dans ses bras, celui qui vous défend des autres enfants, celui qui vous apprend, celui qui est fier d’avoir déjà de bons enfants…

J’ai mis du temps pour me trouver, pour savoir qui j’étais, en fait c’était normal parce que je ne me suis jamais cherchée. Je luttais pour devenir celle que mon père voulait. 

Du médiocre il fallait passer au passable, du passable au moyen, du moyen au bon, du bon à l’excellent… Il était ce genre de personne éternel insatisfait.
Parce que mon père il ne voyait pas par ses yeux, il lisait dans le regard des gens.

Il passait sont temps à nous comparer à la fille du chinois de devant.
Oui, elle, elle avait la peau clair, quand elle marchait elle regardait parterre, elle ne parlait pas alors je suppose que ca devait lui donner un air intelligent. 
Il fallait toujours être le meilleur, meilleur que le voisin africain, que la copine arabe, et surtout être plus blanc que le blanc français! Parce que n’oubliez jamais que le meilleur des étrangers restera toujours un étranger! 
Mais moi, j’avais beau lui dire papa arrête de nous comparer! On est français !! Juste enfants d’immigrés… 
Alors il me mettait devant le miroir, … « Tu vas voir! Un jour ma fille tu vas savoir! »

Longtemps j’ai pensé que mon père ne nous aimait pas, mais je suis trompée. Trop fier, Il aime à sa manière. 

Pour le connaitre j’ai du retracé son passé, aller découvrir son pays, retourner dans son village pour discuter avec les anciens à l’inverse de pouvoir parler avec lui.
J’ai appris beaucoup de chose qui m’ont rendu fière de ce père que mon cœur d’enfant avait condamné.
Mon père, encore un enfant de militaire n’a jamais rêvé de manier les armements. Ni même de travailler comme tout le monde sur un bœuf ou dans une rizière.
Lui il voulait lire, s’instruire, aller à l’école et devenir un de ces hommes qui feraient tourner son pays. 
À l’inverse de ça, mars 1975 à 16 ans, il fallait choisir… Porter le Famas et défendre son pays, se faire déporter dans un de ces camps de travailleurs, se faire liquider par un de ces soldats endoctrinés ou prendre sa mère et fuir.

Au village ils se sont tous concerté, je m’en veux presque de ce geste de détresse qui à sauvé mon père. Ils ont tous décidé que c’est mon papa qu’il fallait sauver.
Ils savaient qu’il ne tiendrait pas dans cet univers, ils le savaient pourtant débrouillard et très intelligent. Alors ils ont placé toutes leurs économies sur lui avec l’espoir qu’il fasse parler de cette horreur qu’à été ce génocide khmer, mon père était aussi comme une sorte d’investissement, un placement depuis l’étranger. En gros, loin de cette guerre il pourrait devenir grand, gagner des sous pour leur envoyer de l’argent.

La France n’a pas fait de lui cet intellectuel qu’il se rêvait d’être. D’étudiant brillant, il passera à ouvrier, travailleur d’usines sur chaine automatisé et aujourd’hui artisan.
Cette guerre a brisé ses rêves d’enfant, alors je comprends mieux maintenant pourquoi il nous poussé toujours à nous surpasser.
Je comprends mieux maintenant pourquoi les « je t’aime » de sa bouche ne sortent pas... Pourquoi il détestait nous voir pleurnicher! 

« Cette guerre vous coupe comme une artère, celle des sentiments. Pleurer, souffrir, tomber, abandonner… Tu n’as pas le droit de montrer !!! Les faibles c’est comme pendant la guerre y a pas de place pour eux sauf sous la terre! »

Papa n’a jamais appris à aimer, papa n’a jamais appris à prendre quelqu’un dans ses bras.
Mais ça ne voulait pas dire que dans son cœur il ne nous aime pas. 
Aujourd’hui j’ai compris, que ses compliments sont subtiles, qu’il faut les décoder, mais surtout entre nous je vais vous dire, j’ai compris qu’il était fier le jour ou j’ai découvert qu’il caché secrètement dans sa voiture toutes les traces de mes petites réussites et que maintenant à presque 30 ans il dit aux autres, « elle c’est mon petit enfant »

Cette lettre je lui ferai lire, mais pas aujourd’hui…A l’inverse de lui, la guerre n’a pas eu de dommage sur moi, mais son éducation à eu le même effet, elle m’a coupé la même artère.

Bonne fête aux pères, souvent incompris… Mais qui ne font pas d’eux pour autant de mauvais pères.

Photo prise au village, 35 ans plus tard, avec les personnnes qui l’ont sauvé….

Pao family story <3 

Signé: Bopha Narin «