La Langue Khmère

La Langue Khmère

 

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1) Origine de la langue

La langue khmère, l’idiome des Cambodgiens, est attestée depuis un millénaire et demi. Elle appartient au groupe des langues môn-khmères – comprenant le vietnamien, le môn de Birmanie et de nombreux dialectes tribaux – elle-même une sous-branche de la famille austro-asiatique, qui s’étend de la Chine du Sud au nord-est de l’Inde et jusqu’au sud de l’Asie du Sud-Est péninsulaire. Les populations austro-asiatiques ont émigré dans la péninsule indochinoise à l’époque protohistorique depuis les régions centrales de la Chine. Elles forment désormais une série d’isolats résiduels à la suite des invasions successives des Tibéto-birmans et des populations thaïs. La langue khmère est la plus importante de la strate la plus ancienne des langues de la Péninsule. C’est pourquoi les Khmers y occupent une image mentale analogue à celle des Grecs en Occident.

C’est à la suite de l’influence culturelle indienne que les parlers khmers qui étaient restés l’attribut de populations protohistoriques vont passer au stade de l’écrit, en l’espèce d’alphabets dérivés des écritures indiennes. Ce phénomène débute aux alentours des premiers siècles de l’ère chrétienne et mature jusqu’au VIe siècle, époque où l’on voit apparaître les premières stèles épigraphiques. Ce processus d’indianisation, – qui est autant linguistique, avec l’influence du sanskrit, que socio-politique, religieux et architectural – nous a ainsi légué un corpus de plus de 1250 inscriptions lapidaires. Une situation documentaire exceptionnelle en Asie du Sud-Est, mais qui reste très pauvre en valeur relative si on la compare, par exemple, à l’étendue des sources médiévales de l’Occident chrétien. Rédigés soit en vieux khmer soit en sanskrit, mais toujours dans un de ces alphabets khmers dérivés des alphabets indiens, ces textes nous relatent dans un style emphatique et stéréotypé la gloire des rois de l’ancien Cambodge, les fondations de temples et quelques éléments de généalogie.

Cette littérature d’État nous permet de lire les grands traits de l’évolution des structures politiques et religieuses de l’Empire khmer du VIe siècle jusqu’aux derniers feux de la gloire angkorienne (XIVe siècle). Le vieux khmer apparaît ainsi comme une langue de chancellerie, forme écrite et standardisée de multiples parlés môn-khmers, dont on perçoit la diversité à travers la résurgence réitérée de formes dialectales. Il existe donc un parallèle entre l’Empire khmer et la construction linguistique d’une langue commune.

À la période historique pré-angkorienne (VIe-VIIIe siècles) correspond une langue pré-angkorienne : une écriture aux traits archaïques, encore proche de son origine indienne pallava et dont la structure grammaticale est encore peu élaborée. La langue angkorienne, celle de l’Empire angkorien (IXe-XIVe siècles) est à la fois plus construite et graphiquement plus élaborée, aboutissant à une jolie forme arrondie, en particulier du IXe au XIe siècle. Le vocabulaire institutionnel et religieux, d’origine essentiellement sanskrite, y côtoie une infrastructure linguistique proprement khmère, la seconde permettant de comprendre le premier dans son contexte culturel.

Le déclin de l’Empire angkorien s’accompagne d’une rupture culturelle puisque le vieux khmer est peu à peu oublié, à tel point qu’il est aujourd’hui incompréhensible pour la presque totalité des Cambodgiens. Il est devenu une sorte de latin que seule une petite communauté d’universitaires s’attache patiemment à décrypter.

2) L’alphabet

Le système d’écriture du khmer est alpha syllabique.

L’alphabet khmer possède 33 consonnes et 23 voyelles (ou 24 suivant les auteurs). Mais la langue parlée possède beaucoup plus de voyelles (au sens khmer) ; pour remédier à cela et sans augmenter le nombre de caractères les créateurs ont eu recours à une astuce.

alphabet khmer

Chaque consonne appartient à l’une des deux séries : légère ou lourdes. Si une voyelle est associée à la première série (ou 1er registre) elle produit un certain son et si elle est associée à la deuxième série (ou 2e registre) elle produit un autre son. Ainsi les voyelles ont deux prononciations possibles (sauf 2 ou 3 qui conservent la même sonorité dans les deux cas).

La plupart des consonnes (12) sont doublées (12×2=24), mais pas toutes (33-24=9). Des signes diacritiques sont utilisés pour changer de registre et permettent ainsi d’offrir toutes les possibilités de ce système.

Quand aucune voyelle n’est associée à la consonne, le son produit est celui de la voyelle inhérente (par définition qui n’est pas écrite). Les consonnes légères ont leur voyelle inhérente proche du a et les lourdes proche du o. Par contre une voyelle seule ne peut pas être utilisée (sauf le « A » qui est à la fois une voyelle et une consonne mais dont l’écriture est différente), elle est obligatoirement associée à une consonne.

Avec la voyelle inhérente cela donne 25 × 2 = 50 voyelles, ce qui peut paraître énorme. Le sens de voyelles chez les khmers n’est pas tout à fait celui des linguistes. Par exemple : o court, o long, o suivi de m, o suivi de h, o suivi d’un arrêt glottal constituent 5 voyelles différentes. La langue possède aussi de nombreuses diphtongues.

En plus l’écriture possède aussi des voyelles dites indépendantes, dans le sens qu’elles n’ont pas besoins d’être associées à une consonne, elles ont un son syllabique propre et ne font pas partie de l’alphabet. Il est quelquefois question de les supprimer, certaines ont déjà été remplacées. Techniquement elles pourraient l’être, mais elles ont un intérêt étymologique et historique.

La plupart des consonnes (à part une le « Ngo ») se retrouvent aussi en français bien qu’elles ne soient pas absolument identiques; par contre le français en possède certaines qui sont inconnues, ou pas encore transcrites officiellement académiquement, en khmer: le f, le g (le son g’, comme dans galette ou gâteau), le j et le z (le son z, comme dans zèbre ou bisou; les personnes qui parlent uniquement le khmer ont un peu de mal à prononcer distinctement bijou et bisou), et a prononcer le u seul (un s sifflant est souvent ajouté). Le son « Ch », comme dans chapeau ou chocolat, est transcrit avec le son t’ch.

Lorsqu’une syllabe contient deux consonnes, la deuxième apparaît sous une forme naine qui est appelée p
ieds puisqu’elle se trouve sous la première (ou commence en dessous pour se terminer à côté, comme le « r » ou le « s »). Dans ce cas la question est de savoir quelle consonne va imposer son registre à la voyelle. Généralement la consomme en « pied » se prononce après la consomme principale et avant la voyelle (par exemple « PSA » s’écrira « P », « s » en pied et « a » (prononcer alors le « Ps » comme « psy » en français).

Ce système peut paraître difficile. Les français ont au milieu du XXe siècle essayé de latiniser cette écriture, sans réussir à l’imposer peut-être à cause du grand nombre de voyelles. Les enfants arrivent à maîtriser ce système qui malgré ses doublons et ses lacunes est adapté à cette langue.

3) Le khmer d’aujourd’hui

L’intégration du Cambodge dans l’espace mondial ouvre le khmer à des influences lexicales successives. Le français, sous le protectorat, lègue un vocabulaire administratif conséquent – « conseil », « poste »… L’anglo-saxon, présent dès les années soixante-dix sous la République khmère, influe surtout depuis l’ouverture récente du Cambodge – « fax », « e-mail »… Entre-temps, les deux régimes communistes – khmer-rouge puis pro-vietnamien – ont été friands de néologismes pali-sanskrit à vocation politique : padevoat « révolution », cakrapoat « impérialistes », … Peu ou prou pratiqués par les communautés cambodgiennes réfugiées à l’étranger, ces termes font encore partie du quotidien des Khmers du Cambodge.

Ces diverses influences se retrouvent dans le parler quotidien, mais aussi dans la langue de la presse, qui est la plus accessible aux étrangers tout en étant la plus corrompue. Si la machine à écrire a cédé la place aux fontes informatiques – il a fallu dans les deux cas gérer un ordonnancement, sur quatre niveaux, de 33 consonnes, 32 consonnes souscrites, 21 voyelles, 13 voyelles pleines et 9 signes diacritiques, sans compter les chiffres et la ponctuation – le problème majeur réside dans l’expression vernaculaire de la modernité. Le khmer étant une langue fortement imagée, volontiers redondante et peu encline à la technicité, la description du monde contemporain consiste souvent en une traduction mot à mot, faiblement intelligible.

Le défi du nouveau millénaire sera précisément pour les locuteurs du khmer d’accéder aux universaux du savoir écrit, afin de s’approprier une modernité qu’ils n’ont eu de cesse de rattraper. C’est pourquoi la traduction massive d’ouvrages anglo-saxons et français, en un khmer compréhensible, est aujourd’hui un impératif. Pour le reste, le khmer reste tributaire d’une forte tradition orale, vivante, qui continue et continuera de s’exprimer à travers des joutes improvisées, des chants alternés, du théâtre et une chanson populaire qui tient lieu de véritable fait de société : dans les karaokés, présents partout dans la capitale comme dans chaque bourgade, les Cambodgiens chantent leur langue autant qu’ils la parlent.

Paul SKK